Cet article est une traduction d’un article de Carlo Alberto Pinelli, initialement publié sur le site de MountainWilderness. Bien qu’écrit en 2013, cet article est toujours (et même plus que jamais ?) d’actualité.
Le point de vue de Carlo Alberto Pinelli, président de Mountain Wilderness Italie, sur l’évolution des refuges et de l’alpinisme dans les Alpes.
Dans ses Voyages dans les Alpes, Horace-Bénédict de Saussure écrivait que ses premières tentatives pour atteindre le sommet du mont Blanc auraient été plus fructueuses si les guides qu’il avait engagés à Chamonix n’avaient pas toujours insisté pour accomplir l’ascension en une seule journée, de l’aube au crépuscule. « Les gens du pays ne croient pas, écrivait-il, qu’on puisse passer toute une nuit dehors, sur la glace, sans en subir de graves conséquences. »
Lorsque nous essayons d’imaginer les difficultés, les peurs et les blocages psychologiques qui limitaient les exploits des pionniers du tourisme vertical, nous pensons souvent à l’inadéquation de leur matériel et de leurs vêtements, à la peur de l’inconnu, à leur connaissance encore rudimentaire des techniques d’alpinisme nécessaires pour franchir les pentes glacées escarpées ou les ponts de neige au-dessus des crevasses, et ainsi de suite. Nous ne tenons pas suffisamment compte de ce qui fut, pendant de nombreuses années, l’un des obstacles les plus sérieux auxquels nos prédécesseurs durent faire face.
Pour poser le pied victorieux sur un sommet, il ne suffisait pas de surmonter les difficultés techniques et les imprévus de l’itinéraire choisi. Il fallait aussi passer une ou plusieurs nuits dehors, à des altitudes et dans des lieux inhospitaliers où, jusque-là, aucune personne sensée n’aurait imaginé pouvoir s’endormir sans se réveiller automatiquement dans l’au-delà. Autrement dit, les débuts de l’alpinisme dépendaient largement de la conquête de la nuit. Une conquête qui, comme bien d’autres, portait en germe certaines des graves contradictions et dérives qui allaient suivre.
Il est probable qu’avant même l’époque de de Saussure, d’autres chercheurs de cristaux et chasseurs de bouquetins ou de chamois, tout aussi obstinés, avaient été surpris par le mauvais temps ou le brouillard et contraints de bivouaquer sous un surplomb rocheux, sans succomber à la mort ni à la folie. Mais l’histoire a oublié leurs mésaventures et attribué le mérite d’avoir brisé le tabou à Jacques Balmat, jeune chasseur excentrique de Chamonix.
Lors d’une tentative de guides de la vallée pour atteindre le sommet du mont Blanc, Balmat fut abandonné par ses compagnons. Égaré, il fut arrêté par le crépuscule et une immense crevasse. Il endura une interminable nuit de tempête, inconfortable au possible. Sans doute l’expérience ne fut-elle pas agréable, mais elle ne fut pas assez traumatisante pour le dissuader de poursuivre la « course au sommet ». L’année suivante, avec l’intrépide médecin Michel Paccard, il atteignit le premier le sommet, après une nouvelle nuit passée dehors, en ce jour fatidique du 8 août 1786, considéré — à tort ou à raison — comme la date officielle de naissance de l’alpinisme.
Bénédict de Saussure, qui avait en quelque sorte « parrainé » l’entreprise, atteignit à son tour le sommet l’année suivante, accompagné de dix-huit guides, d’un valet personnel et d’une caisse de champagne. Pour faciliter l’ascension, il avait auparavant fait construire deux abris rudimentaires en pierre le long de l’itinéraire. Le second, aux Grands Mulets, résista quelques hivers — même si l’on ne connaît plus son emplacement exact — et peut à juste titre être considéré comme le prototype des refuges alpins de haute altitude. Mais l’époque n’était pas encore mûre pour de telles constructions. Ce n’est qu’en 1853, alors que l’ascension du mont Blanc devenait à la mode auprès des touristes les plus aventureux, que les guides de Chamonix décidèrent d’édifier un véritable refuge en bois et en pierre aux Grands Mulets.

Comme on peut l’imaginer, c’était un taudis fétide, sans la moindre trace de confort. Il n’y avait ni couchettes ni planches où dormir : les visiteurs devaient se débrouiller comme ils pouvaient sur des tas de paille réduits à une litière nauséabonde.
Cela peut nous sembler étrange, à nous qui sommes habitués à des dégradations bien pires, mais cette première tentative timide d’« anthropisation » de la nature sauvage alpine fut largement contestée et dénoncée comme un acte de profanation. « De telles constructions, écrivait un alpiniste anglais de l’époque, grâce auxquelles de simples curieux peuvent accéder confortablement à des paysages grandioses et les admirer, trahissent leur objectif. Attention ! Quand le confort avance de deux pas vers le pittoresque, le pittoresque recule d’autant. »
Il suffit de remplacer le terme désuet de « pittoresque » par l’expression plus moderne de « paysage naturel » pour voir à quel point cette phrase est étonnamment actuelle. J’avoue que je ne serais pas contre l’idée de serrer la main de ce prophète ignoré : sa sensibilité a pu paraître excessive, et peut-être le paraît-elle encore, mais son regard intérieur avait certainement vu très loin dans l’avenir.
À partir du milieu du XIXᵉ siècle, ces refuges encore extrêmement spartiates se répandirent dans les Alpes. Au début du XXᵉ siècle, le seul Club alpin italien en possédait près d’une centaine. Il faut néanmoins rappeler que ces constructions restaient discrètes et rudimentaires, et qu’elles n’étaient pas dépourvues d’un certain charme. Leurs silhouettes amoindrissaient inévitablement la majesté surhumaine de leur environnement, mais elles contribuaient aussi à rendre cette même majesté plus compréhensible, en offrant un point de comparaison. Autrement dit, le contraste immédiat permettait de l’interpréter plus intensément.
À mon avis, personne n’a décrit avec plus de sensibilité que Samivel (note de la traduction : Samivel était alpiniste, artiste, auteur et dessinateur. C’est sous son impulsion qu’à été créé en 1963 le premier parc national de France : le parc national de la Vanoise) la précieuse fonction d’intermédiaire culturel et émotionnel que remplissaient les refuges isolés d’autrefois pour les alpinistes :
« Et cette nuit sans fin, pleine d’abîmes, tournait autour de la minuscule coquille de tôle où les hommes se reposaient. À l’intérieur, un espace apprivoisé, encore vibrant de gestes humains, rempli d’objets familiers, rassurants, bien délimités : le profil rustique d’un banc, la lueur rougeâtre des cendres dans le poêle, le froissement des couvertures sur les planches. Rien que des cœurs amicaux. Une tendresse particulière pour les objets faits pour servir les humains, fidèles comme des chiens. Pour une fois, ils sortaient de la torpeur interminable dans laquelle ils étaient condamnés à végéter neuf dixièmes de l’année, heureux enfin d’être utiles, de remplir leur rôle, d’être une table, un banc, une casserole, une couverture. Ils n’étaient plus des objets incompréhensibles égarés dans ce chaos de pierres (…) Car le refuge naviguait, comme une arche chargée de chaleur et de vie, parmi les longues vagues du silence et de la mort. »
— Samivel, L’Amateur d’abîmes
Les refuges d’aujourd’hui se sont transformés en petits hôtels, aussi confortables qu’encombrés. Et si l’on compare l’atmosphère qui règne dans la plupart d’entre eux à l’ambiance magique décrite par Samivel, le gouffre est saisissant. Presque partout, la « fragile arche » a été balayée pour faire place à de trop solides « paquebots », où les visiteurs retrouvent bien trop de conforts qu’ils avaient laissés dans la plaine — et, bien sûr, la foule.
Il ne suffit pourtant pas de faire porter toute la responsabilité à l’augmentation considérable du nombre de visiteurs en montagne. Ce serait accepter ce qui s’est produit comme une fatalité et exonérer de toute responsabilité les différents clubs alpins, les organismes locaux de tourisme, les agences de voyage, les associations de guides, etc., pour leurs politiques d’encouragement indiscriminé de toutes les formes d’alpinisme.

Il n’est certainement plus possible de désigner le moment précis où le respect de l’environnement, la discrétion et la simplicité ont cédé la place à l’approche qui a conduit aux excès actuels de volume et de confort. Le refuge qui illustre le mieux les aspects les plus contestables de la « conquête de la nuit » en haute altitude est sans aucun doute la cabane Regina Margherita, sur le mont Rose.
D’abord parce que ce fut le premier refuge construit au sommet même d’une grande montagne ; ensuite parce que le sommet fut miné et aplani pour permettre sa construction ; enfin parce que sa rénovation ostentatoire et inappropriée, achevée il y a une trentaine d’années, fut l’un des exemples les plus pitoyables du retard culturel de larges secteurs du Club alpin italien.
Aujourd’hui, je ne suis pas le seul alpiniste « romantique » à penser que l’heure des comptes a sonné pour les refuges de montagne et qu’il faut de toute urgence réexaminer l’ensemble du problème à l’échelle mondiale. Si l’on laisse ces refuges proliférer sans contrôle, la conquête de la nuit se transformera bientôt en défaite du jour. J’entends par là une dégradation de l’authenticité que la haute montagne peut encore offrir à celles et ceux qui s’en approchent directement, sans accessoires ni « béquilles » superflus.
À ce sujet, la « thèse de Biella » de 1987, qui conclut la rencontre à l’origine du mouvement international Mountain Wilderness, affirmait :
« Le désir, théoriquement compréhensible, de convaincre le plus grand nombre possible de personnes de pratiquer l’alpinisme en le rendant plus accessible a souvent déclenché des processus d’anthropisation néfastes. Pour répondre à une demande croissante, de nouveaux refuges ont été ouverts, les refuges existants ont été progressivement agrandis, des via ferrata et d’autres incitations destinées aux consommateurs ont vu le jour. Mais cette politique repose sur de graves erreurs de jugement. Elle ignore les valeurs de la nature sauvage — et de la solitude qui la caractérise —, pourtant fondamentales pour la qualité de l’alpinisme. Nous estimons que la conception et la capacité des refuges ne doivent pas chercher à satisfaire la demande potentielle des visiteurs. Elles doivent plutôt être adaptées au nombre de personnes que le milieu naturel — rendu plus facilement accessible précisément grâce à ces refuges — peut accueillir sans perdre son sens. »
Aujourd’hui, un autre pas insidieux est franchi vers la corruption de l’expérience intérieure de la montagne. Il est insidieux précisément parce qu’il semble positif. Je me suis souvent demandé pourquoi les photos de refuges et de bivouacs construits d’après des plans avant-gardistes, signés par de véritables architectes, me mettent mal à l’aise. Je pense au nouveau refuge Gonella, près du glacier du Miage, au bivouac « âge spatial » dédié à Gervasutti, au pied de la face est des Grandes Jorasses, ou encore au tout nouveau « colisée » rutilant du Goûter, sur l’itinéraire français classique du mont Blanc.

Ce n’est pas seulement leur taille plus importante qui me laisse perplexe — même si je reste fidèle à ma conviction, peut-être utopique, que lorsqu’un refuge devient trop petit pour accueillir le nombre croissant de visiteurs, la solution n’est pas de l’agrandir, mais de le fermer afin de préserver la qualité du milieu montagnard alentour. C’est aussi la nature même de cette intrusion architecturale qui me dérange.
Ces refuges, fruits d’une conception et d’une planification sophistiquées, me troublent précisément parce que je les trouve « beaux ». Qu’est-ce que je veux dire par là ? Je veux dire que je ne peux m’empêcher de trouver leur beauté totalement déplacée, car son message visuel est agressif, autosatisfait, et marqué par le goût d’une époque particulière. Une beauté qui, par sa nature même — justement par sa nature — jure avec l’attrait primordial et intemporel de la nature sauvage qui l’entoure.
Je ne renie pas ce que j’ai écrit à propos des mots touchants de Samivel. Mais si les refuges modestes et austères d’autrefois avaient un sens de « passerelle » entre les êtres humains — enfants de leur époque — et la majesté intemporelle des montagnes, c’est précisément parce qu’ils n’étaient que des radeaux de sauvetage insignifiants sur le plan architectural : des abris d’urgence, dépourvus de toute marque stylistique visuelle susceptible d’afficher l’époque de leur construction.
Les dispositifs architecturaux qui caractérisent les refuges et les bivouacs dont je parle transmettent au contraire un double message, à la fois trompeur et arrogant — même si ce n’est encore que faiblement. Premièrement, les êtres humains peuvent « embellir » la nature sauvage de la montagne comme bon leur semble ; deuxièmement, ils seraient donc en droit d’imposer à cette nature les marques indélébiles de leur propre histoire, née dans le monde des plaines.
Ainsi, l’apprivoisement de l’espace provoqué par les refuges surdimensionnés s’accompagne d’un apprivoisement parallèle, tout aussi néfaste, de la dernière dimension naturelle « intemporelle » dont nous avons eu la chance d’hériter.
Carlo Alberto Pinelli, article initialement publié en anglais, sur le site de MountainWilderness




